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Miss Lili's adventures

Mes contes (attention, ceux présentés ici ne sont pas destinés aux tout-petits, bien que certains soient adaptés), coups de coeur, découvertes, chroniques de sexytude (ce qui nous fait craquer, ce qui rend l'autre attirant). Bonne lecture !

Conte de dessous la terre 1 : la forêt d'oubli

Il était une fois, une petite fille qui vivait heureuse avec son papa. Sa maman était morte en couches. (C'était chose courante à l'époque). Son papa avait décidé de se remarier. Il avait rencontré une belle femme qui avait un fils d’un précédent mariage. C’était une bonne mère, et il ne doutait pas qu’elle s’occupe bien de sa fille également.

La petite et la femme se plurent tout de suite. Elles riaient beaucoup. Elles adoraient confectionner de succulents gâteaux… Toute la petite famille vivait dans la joie et la félicité. 

 

Pourquoi écrire un conte si tout va bien ? Patience… Le mal ronge quelque part. Il est là, mais on ne le sent pas encore. Quand on sentira son souffle, il sera déjà trop tard.

 

La petite famille vit donc dans la joie et tout va pour le mieux.

Un jour, cependant, une femme vient au village.

Elle a le cœur sec. Elle n’aime pas les rires. Elle n’aime pas la joie. Elle n’aime que le silence de l’oubli.

Elle est venue voir sa fille, la mère de la petite. En découvrant que le père ne l’a pas prévenue de la mort de sa femme, elle entre dans une colère noire.

Mais comment aurais-je pu vous prévenir avec un bébé à m’occuper ? Ce n’est pas un voyage pour un petit enfant ! Vous vivez recluse au plus profond de la plus profonde forêt de la vallée ! Il faut plusieurs jours pour aller vous visiter ! Le temps a passé, je me suis remarié, et avec mes nouvelles obligations, je n’y ai plus pensé. Voilà tout. Je suis désolé.

Ah oui ? Vous n’y avez plus pensé ? Vous aviez oublié ? Et bien, puisqu’il en est ainsi, vous l’oublierez, elle aussi. J'emmène la Petite avec moi !

Sitôt dit, la vieille lui souffle au visage. Le père cligne des yeux, toussote… mais le mal est fait. L’oubli s’empare de son esprit. La brume empli peu à peu la pièce effaçant les contours des objets… La femme ouvre les fenêtres. La brume s’accroche comme une glu. Pas moyen de savoir si l’enfant est encore là. Elle l’appelle. La petite ne répond pas. Plus la brume sort de la maison, plus elle semble épaissir. Elle s’accroche aux maisons, aux arbres de la forêt… elle englouti tout.

Quand, enfin, la brume se dissipe, la petite a disparu, et avec elle, toute trace de son existence. Plus de petit bol, de petite chaise, de petite cuillère… Ils croient avoir rêvé.

 

 ***

 

La petite refuse d’avancer. La vieille se fâche, hurle, tempête. Rien à faire. Même en plongeant toute la vallée dans la brume la plus épaisse, la petite continue de garder les yeux tournés vers sa maison. La magie de la sorcière a prise sur les hommes, mais pas sur la Petite. Elle porte son sang en elle… Elle ne peut pas l’atteindre. Elle finit par la fourrer dans son panier, et suant et peinant sous la charge, elle retourne à sa demeure. 

 

La vieille est furieuse. Sa haine augmente de jour en jour. Elle ne peut pas empêcher la Petite de se souvenir. La Petite passe des journées entières à attendre près de la porte du jardin. Elle guette les mouvements dans la forêt. Elle tend l’oreille, elle hume l’air à la recherche d’une odeur familière… Un jour, son père viendra la chercher. Elle le sait. Il ne peut pas l’avoir oubliée comme ça. On n’oublie pas un enfant ! Si ? Si.

Le père l’a oubliée. Parfois, il se réveille la larme à l’œil après avoir rêvé d’elle et de leurs rires… mais ça n’était qu’un rêve. La vie reprend son cours… sans elle.

Mais ça, la Petite ne le sait pas. 

La Petite est tout entière tendue vers sa famille, vers son village, vers là-bas, ailleurs, là où le soleil brille, et où les oiseaux chantent... 

La vieille lui ordonne de lui obéir. Elle lui ordonne d'oublier. Elle lui raconte des horreurs, des mensonges chargés de haine et de mépris sur son père sans coeur qui n'aimait pas sa mère, qui l'a oubliée sitôt partie de la maison... 

« Non. »

La Petite a dit non. Elle a dit non à la sorcière. C’est sa seule arme face à l’horreur. « Non. » Et face à ce « Non », la sorcière ne peut rien. Elle ne peut pas atteindre la Petite.

Alors, autour de la maison, la vieille fait pousser des ronces, les arbres les plus drus, pleins d’épines… Personne ne viendra jamais chercher la petite. Personne ne viendra jamais à son secours. Elle en a décidé ainsi.

La petite reste là, debout à la porte du jardin, à scruter les profondeurs glacées de la forêt d’oubli.

Elle ne sent pas la morsure du froid.  

Elle attend.

Elle attend un printemps qui ne vient pas.

Elle attend.

« Après la pluie vient le beau temps ». C’est ce qu’on lui a appris. Elle est patiente. Elle sait qu’un jour, le soleil reviendra. Il en est ainsi depuis que le monde est monde.

Elle attend.

Elle regarde perler la rosée sur les toiles d’araignées. C’est si léger… si délicat…

Elle attend.

A l’odeur de l’humus, elle reconnait les heures de la journée, et de la nuit. Elle reconnaît au loin le chant des oiseaux, tout là-bas, dans l’autre partie de la forêt…

Elle attend.

Elle a envie de les rejoindre, mais elle ne peut pas avancer. La forêt forme une muraille infranchissable. Elle est trop petite pour la traverser seule, sans même un couteau. Elle ne peut que garder l’espoir… et attendre.

Alors, elle attend.

Elle ne connaît pas le désespoir, la fatigue, la tristesse… Il n’y a personne pour la consoler. Les sentir, ce serait risquer d’y sombrer, alors elle attend le cœur plein d’espoir.

Alors, elle aime, encore plus fort, les perles de rosée, les odeurs de la forêt, les camayeux de gris et bruns… Elle sait que les petits matins ensoleillés, ça n’est pas que dans les rêves. Elle s’en souvient. Les rires existent et résonnent quelque part dans le monde. Elle le sent. Ils tintent quelque part en elle.

Elle attend.

 

A l’autre bout de la forêt, un grand loup gris s’est mis en marche à la recherche d’une petite fille.

Il traverse le rempart de ronces, et les ronces s’ouvrent devant lui. Il approche de plus en plus vite, la bave aux lèvres, la langue pendante… Ses pattes ne font pas plus de bruit qu’un souffle.

La petite a senti un frémissement dans les branches. Quelque chose va arriver.

Quelque chose est en train de se passer. Le temps est en marche.

Et soudain, il est là, devant elle. Ses crocs luisent dans la lumière grise du petit matin brumeux. Il marque un temps d’arrêt. Il est aussi grand qu’elle. Elle le regarde sans ciller. Ca n’est pas possible. Elle attendait papa, et c’est un loup qui arrive pour la dévorer. Elle est tellement lasse tout d’un coup. Toute cette attente pour ça ? Pour finalement être dévorée ?

Le loup approche. Il prend son temps. Il a beaucoup couru. La petite ne tente même pas de fuir. Elle n’a même pas vraiment peur. S’il doit la manger, alors soit, qu’il la mange.

Le loup approche le museau du coup de la petite. Il hume son doux fumet de chair fraîche et tendre… Il en salive déjà… Il ouvre une large gueule et laisse tomber une clef et un caillou plat.

 

 

© Adler Caroline, Contes de sang et d’os, Paris, juillet 2011 (17 février 2012 pour la nouvelle version).