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Miss Lili's adventures

Mes contes (attention, ceux présentés ici ne sont pas destinés aux tout-petits, bien que certains soient adaptés), coups de coeur, découvertes, chroniques de sexytude (ce qui nous fait craquer, ce qui rend l'autre attirant). Bonne lecture !

Conte de dessous la terre 2 : le souterrain

La Petite Fille attend la mort, mais elle ne vient pas. Le loup fait volte face et s’éloigne d’un pas lent. Même lui n’a pas voulu d’elle ! Elle n’est même pas bonne à manger…

Elle ramasse tristement la clef et le caillou plat, et les fourre dans sa poche. A quoi bon résister aux ordres de la sorcière ? A quoi bon attendre encore ? Un épais rideau de brume s’étend peu à peu entre la forêt et le jardin. Le loup disparaît, la brume étouffe les sons, absorbe les silhouettes des grands arbres… Le rideau enfle, la Petite recule pas à pas… jusqu’à se retrouver adossée à la grande porte de bois. Elle n’a plus le choix. Elle entre dans la maison.

 

A l’intérieur, ça sent l’encaustique. Le parquet est luisant de cire. Elle chausse les patins, et entreprend d’explorer la maison. Il n’y a aucun bruit, pas même un craquement de bois… un léger tic-tac ? Il doit y avoir une horloge quelque part…

Elle fait le tour de toutes les pièces, essayant la clef à toutes les serrures qu’elle rencontre. Aucune ne correspond. Elle finit par arriver dans la cuisine. Le tic-tac est plus fort. Elle approche du placard et y colle son oreille. Ca  vient de l’intérieur. « Quelle étrange idée ! » se dit-elle. Elle l’ouvre, et se retrouve face à une énorme horloge en bois sombre, avec un lourd balancier de bronze. L’horloge a une serrure. La clef y entre parfaitement… et la porte s’ouvre…

 

L’horloge dissimule un escalier qui s’enfonce sous la terre. La Petite va chercher une lanterne, et commence sa descente.

Les marches sont humides, et recouvertes d’une sorte de mousse noirâtre. Une odeur de rance flotte dans l’air. La Petite ne voit qu’à peine le bout de ses pieds. On dirait que les parois absorbent le halot de la lampe.

L’escalier débouche sur un petit couloir. Il forme un coude vers la gauche, d’où provient une sorte de lumière. La Petite a beau être plongée dans les ténèbres, la lueur ne lui dit rien qui vaille. Elle n’a plus goût à la vie. Elle avance...

Elle débouche dans une pièce circulaire, au mur de laquelle sont pendues des corps de femmes. Elle en dénombre au moins une dizaine, mais les corps se chevauchent… les plus récents recouvrant les plus anciens… au centre, un lit d’enfant, et dans le lit, un enfant.

Quelle horreur ! Un enfant dans un endroit pareil. Il pleure. Il a l’air terrifié, affamé. Elle s’approche, et le prend dans ses bras. Il cherche son sein. Elle n’a pas de lait. Elle est encore une enfant. Mais elle sent son corps grandir, ses hanches s’arrondir, ses seins enfler… Elle vieillit à vue d’œil, devenant mère de cet enfant inconnu, et l’enfant cherche son sein, et s’y agrippe… il aspire, aspire, aspire la vie… elle est de plus en plus fatiguée. Elle commence à avoir froid… si froid… Elle croule sous son poids. Elle recule, et cherche à s’appuyer. Elle sent les os des femmes craquer dans son dos, mais elle est tellement lasse, elle a tellement besoin de repos tout d’un coup, qu’elle n’y pense qu’à peine. Dormir. Rien qu’un instant. L’épuisement lui tombe en masse sur les épaules, et elle s’écroule. Sous le choc, l’enfant a rouvert la bouche, libérant le mamelon. La Jeune Fille rouvre les yeux à temps pour apercevoir le visage grimaçant et cet éclat… cet éclat dans le regard… glaçant. Le même que celui de la vieille femme. Elle sent quelque chose bouger derrière elle, au dessus de sa tête. Des des dizaines de mains squelettiques s’agitent en tous sens, essayant de la saisir. L’enfant pleure, hurle de plus en plus fort. Ses cris raniment les bras de toutes les mères qui se remettent en mouvement.

 - Cruelle ! Tu n’as pas de cœur de laisser ainsi un pauvre enfant pleurer ! Tu n’as pas honte d’affamer un enfant sans défense ? Il a froid, il a faim… il a besoin d’un câlin, il a besoin de sentir la chaleur des bras de sa maman… 

(Ne les écoute pas. Elles te mentent. Ne les approche pas. Elles se saisiront te toi et tu finiras quelque part sur le mur.) 

- Non.  

La réponse est partie toute seule. L’enfant entre alors dans une terrible colère. Il devient rouge, et peu à peu, il reprend forme, il redevient celle qu’il avait toujours été, une vieille et laide sorcière affamée. Une vieille et laide sorcière avide de sang.

La Jeune Fille n’est plus une enfant, elle a une force qu’elle ne se connaissait pas. Elle lui fait face. Elle résiste à son regard pétrifiant. Il n’a aucun effet sur elle. Elle porte le même sang. Elle sent son sang battre en elle. Elle sent la colère lui monter au nez… Elle sent le sol se dérober sous ses pieds. La dalle a cédé d’un coup. Elle tombe et ses mains ne rencontrent aucune prise. Elle se sent tomber. Elle a à peine le temps de réaliser qu’elle atterri sur une épaisse couche de… merde ? C’est sa première impression tellement l’odeur est pestilentielle.

Elle tâtonne autour d’elle. Elle se trouve dans une sorte de boyau souterrain, comme un égout, sinueux, visqueux, poisseux… c’est mou sous les pieds. L’odeur est irrespirable. Cependant, on dirait qu’il y a comme un souffle un peu plus frais, une texture différente dans l’air vers là-bas, devant… Elle avance un pied, puis l’autre… Elle entend quelque part, là-haut, la sorcière rire de son rire effroyable. Elle doit la croire morte, ou en passe de l’être.  La Jeune Fille ne se laissera pas abattre si facilement. S’il y a une sortie, elle la trouvera ! Elle n’a plus rien à perdre. Elle avance, muée par la force du désespoir, portée par la rage de vivre. Plus le rire résonne, plus la rage enfle, et la tire en avant. Elle reprend vie. Elle retrouve ses forces. Elle avance. Le dégoût, la faim… plus rien n’a d’importance. Elle ne les sent plus. Elle ne sent plus que la rage. Elle ne sent plus que cette formidable pulsion de vie la tirer en avant. Elle suit son instinct. Elle avance, et peu à peu, se rapproche de la sortie… Sortie ? Non. Ca aurait été trop facile. Le boyau débouche sur une sorte de mer souterraine, sombre, visqueuse… immense. Pas d’étoile pour en éclairer la surface. Juste l’éclat de la mousse verte légèrement phosphorescente, qui recouvre la paroi, éclairant à peine les deux mètres du bord…

L’eau est bien trop froide et sombre pour se risquer à y nager, et il n’y a rien qui ressemble à une barque. Les parois sont lisses, sans aspérités auxquelles elle puisse s’accrocher pour les escalader. Et puis, pour aller où ? Vers quelle issue ?

Machinalement, elle a mis la main dans sa poche, et elle y sent son caillou plat. Elle le patouille, sans trop y penser… Un caillou, de l’eau… Elle prend de l’élan, et lance le caillou à la surface. Il ricoche, une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… toc ! Il a heurté quelque chose. La berge en face ? Une île ? Une barque ? Comment savoir ? Les vaguelettes des ricochets viennent clapoter à ses pieds… elles grossissent… Quelque chose bouge à la surface, quelque chose s’est mis en mouvement, et ce quelque chose approche, et vite ! 

 

Pour les commentaires, ça se passe ici.  

 

© Adler Caroline, Contes de sang et d’os, Paris, juillet 2011 (05 mars 2012 pour la nouvelle version).